Mali : quand la violence contre les civils devient le carburant des conflits armés

TRIBUNE
Par Sidi Mohamed, Consultant indépendant – Spécialiste des dynamiques sécuritaires
Au Mali, la lutte contre les groupes armés devait marquer un tournant décisif vers la stabilisation du pays. Pourtant, malgré l’intensification des opérations militaires menées par les Forces armées maliennes (FAMa), appuyées par des partenaires étrangers, la réalité du terrain semble raconter une autre histoire : celle d’un conflit qui s’élargit, se durcit et se nourrit lui-même.
Plusieurs analystes et chercheurs, dont Sim Nasr du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), estiment que certaines méthodes employées dans ce cadre ont produit des effets inverses à ceux recherchés. Selon ces observations, les violences touchant les civils auraient contribué à renforcer le ressentiment des populations et à alimenter le recrutement au sein des groupes armés.
D’un conflit localisé à une crise généralisée
Au début de la crise, les tensions étaient particulièrement fortes dans certaines communautés spécifiques, notamment touarègues, arabes et peules, souvent au cœur des zones de confrontation. Ces populations ont été les premières à subir les conséquences directes des opérations militaires et des représailles : arrestations massives, exactions présumées, destructions de biens, déplacements forcés.
Mais la dynamique a évolué. Aujourd’hui, les violences ne se limitent plus à des lignes communautaires précises. Elles touchent de plus en plus des populations issues de différentes régions et de diverses ethnies du Mali. Cette extension du champ des victimes transforme progressivement le conflit : il n’est plus perçu uniquement comme une guerre contre des groupes armés identifiés, mais comme une crise généralisée affectant l’ensemble du tissu social.
Dans ce contexte, la frontière entre civils, communautés locales et acteurs armés devient de plus en plus poreuse, rendant la situation encore plus explosive.
Le cycle de la vengeance et du recrutement
L’un des phénomènes les plus préoccupants réside dans la transformation du traumatisme en moteur d’engagement armé. De nombreux jeunes, confrontés à la perte de proches, à la destruction de leurs villages ou à des abus présumés, rejoignent les groupes armés non seulement pour des raisons idéologiques, mais aussi par esprit de revanche ou de protection.
Les organisations comme le JNIM, l’État islamique au Sahel ou encore certains mouvements locaux exploitent activement ces frustrations. Leur discours s’appuie sur des récits de victimisation, d’injustice et de représailles, renforçant leur capacité de recrutement dans un environnement social déjà fragilisé.
Ainsi, chaque opération perçue comme injuste ou indiscriminée devient un outil de propagande, alimentant un cycle continu de violence.
Une stratégie militaire aux limites visibles
La stratégie essentiellement militaire montre aujourd’hui ses limites. En l’absence de mécanismes solides de protection des civils, de justice et de dialogue politique, la répression risque de produire l’effet inverse de celui recherché : renforcer les groupes qu’elle entend combattre.
Le conflit malien ne peut être réduit à une confrontation armée classique. Il est profondément enraciné dans des dynamiques sociales, communautaires et politiques. Tant que ces dimensions ne sont pas prises en compte, les opérations militaires, quelles que soient leurs intentions, risquent de contribuer à l’élargissement du conflit plutôt qu’à sa résolution.
Conclusion : sortir de la logique du tout-militaire
La situation actuelle appelle à une réévaluation urgente des approches sécuritaires. La stabilisation du Mali ne peut reposer uniquement sur la force. Elle nécessite une stratégie globale intégrant la protection des civils, la restauration de la confiance entre l’État et les populations, ainsi qu’une réponse politique aux causes profondes de l’insécurité.
Sans cela, le risque est clair : voir un conflit initialement limité se transformer durablement en une crise nationale alimentée par la colère, la peur et le désir de vengeance.



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